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Qu’est-ce que le seawatching ?

L’observation d’oiseaux marins depuis la terre est un exercice qui intrigue, fascine et déconcerte les photographes qui s’y confrontent pour la première fois. On s’imagine qu’au bord de mer, il suffit de lever l’appareil et de déclencher sur les goélands qui tournent au-dessus de la plage. Pourtant, les passionnés parlent d’une tout autre réalité : ils évoquent des matinées entières fixés sur l’horizon, des flux migratoires aussi denses qu’invisibles au profane, des silhouettes furtives qui apparaissent puis disparaissent dans l’infini du large. C’est cette pratique précise, presque initiatique, que l’on appelle le seawatching.

Qu’est-ce que le seawatching ?

Le seawatching est une pratique d’observation d’oiseaux marins qui consiste à scruter le large, généralement depuis la côte, afin de repérer, compter, documenter et parfois photographier des espèces pélagiques en migration active. C’est un poste d’affût sans camouflage, une attente assumée, un regard tenu vers l’horizon, pour capter des espèces qui passent loin, parfois très haut, souvent dans le flux d’un mouvement massif et ponctuel.

Le seawatching n’est pas une simple observation opportuniste d’oiseaux en bord de mer. C’est une posture, un protocole, presque une philosophie. On ne pratique pas le seawatching pour “voir des oiseaux” de manière générale, on le pratique pour saisir une dynamique migratoire précise. L’enjeu est rarement esthétique au sens classique de l’ornithologie photographique. Il n’y a pas de branches décoratives, pas de fougères éclairées par un contre-jour couchant, pas de possibilité de se décaler de quelques mètres pour obtenir un fond plus propre. Il n’y a rien de malléable. Le seawatching impose son cadre. Le photographe doit s’y soumettre.

Loin des observations littorales classiques, le seawatching consiste à scruter l’horizon marin pour saisir les flux migratoires invisibles au profane.

Cette discipline s’est structurée autour d’une réalité biologique : les pélagiques vivent au large, hors de portée la majeure partie du temps. Il faut des situations particulières pour qu’ils deviennent visibles depuis la terre, et ces situations ne durent jamais longtemps. Vent, orientation des masses d’air, houle, dépressions ou encore changements brusques de conditions en haute mer. Le seawatcher est celui qui apprend à lire les signes annonciateurs de ces moments. Les passionnés le savent d’expérience : il existe des journées où les puffins défilent littéralement au large pendant trois heures, et des journées où la mer semble morte, uniquement ponctuée de goélands sédentaires. Le seawatching, c’est précisément l’art de savoir quand il se passe quelque chose.

Le terme s’est popularisé à travers la culture ornithologique anglophone. Il a ensuite été repris dans les zones côtières d’Europe où la culture du comptage migratoire est particulièrement développée, notamment sur les caps exposés. En France, il est peu à peu entré dans le langage des ornithologues et des photographes naturalistes, même si beaucoup le pratiquent sans en connaître le nom. 

La mer comme couloir aérien

Pour comprendre ce qu’est le seawatching, il faut intégrer l’idée que la mer n’est pas une absence de terre, mais un réseau. Les oiseaux marins n’utilisent pas le littoral comme une falaise décorative, mais comme un repère géographique. Certaines espèces suivent des courants ou des lignes de flux qui matérialisent des routes migratoires. Là où un delta, une vallée, un col peuvent canaliser les flux terrestres, certaines pointes littorales jouent le même rôle pour les flux marins.

Le photographe devient alors le témoin d’un trafic invisible. Il observe des trajectoires. Il découvre que l’horizon n’est pas une limite mais le lieu même de l’action. Il apprend à regarder le vide. Ce qui peut sembler philosophiquement abstrait au premier abord devient rapidement très concret lorsqu’on se retrouve face aux puffins, fulmars, labbes ou phalaropes qui défilent en groupes, se succédant continûment, suivant une ligne de migration lointaine mais parfaitement visible à l’œil nu si l’on sait où et quoi chercher.

En seawatching, l’horizon n’est plus une fin : c’est une autoroute migratoire où défilent puffins, labbes et fulmars, visibles seulement pour celui qui sait lire les lignes du large.

Le seawatching pour l’obersation ou la photographie ? 

Il existe une idée répandue selon laquelle le seawatching serait uniquement le domaine des ornithologues compteurs, passionnés de statistiques et d’observations. C’est une vision extrêmement réductrice. Celui qui photographie acoustiquement le vide du large, celui qui tente de saisir la présence du pélagique dans l’abstraction du ciel et de la mer, propose une vision de la photographie de nature qui n’est ni anecdotique ni secondaire. La photographie devient ici un outil d’interprétation de masses, un instrument de lecture du mouvement. Le seawatching photographique est souvent mal compris parce que sa beauté n’est pas évidente à la première image. L’œil novice ne voit qu’un oiseau lointain, perdu dans le grain du large. L’œil averti voit un récit de migration. Il voit la trace d’un ailleurs. Il voit un animal qui passe littéralement devant nous pour parcourir des distances immenses. La photo de seawatching est une image qui donne un cadre immense pour un sujet minuscule. Et c’est précisément cette disproportion qui raconte quelque chose.

Durant les longues heures d’observation face au large, profitez-en pour photographier les espèces qui viennent se poser sur le littoral.

Apprendre à regarder le large comme un naturaliste

Pour le photographe qui cherche à aborder cette pratique de façon sérieuse, il existe une première compétence fondamentale : apprendre à prendre du recul. On ne pourra rien faire en seawatching si l’on arrive au bord de mer avec les réflexes classiques du photographe d’oiseaux terrestres. Ici, tout est à l’envers. Il faut comprendre que la côte n’est pas un décor. C’est un poste d’observation. L’important n’est pas de savoir où se trouve le bel avant-plan, mais de comprendre la configuration du flux. On ne se demande pas “comment je me place pour avoir une belle lumière sur le sujet ?” On se demande “où se trouve l’axe de migration aujourd’hui par rapport à la côte ?”

Pour ce faire, il est essentiel d’apprendre à lire la mer. C’est une compétence aussi fine que lire la lumière en sous-bois. La direction du vent modifie le plan d’observation. Si le vent pousse vers la terre, les oiseaux seront souvent légèrement plus proches. Si le vent pousse vers le large, ils passeront plus loin. Un vent latéral peut créer une trajectoire non parallèle à la côte, donc des angles visuels très différents. La houle influence l’angle de vol. L’état de la mer colore la perception du mouvement. Même les dépressions en haute mer la veille peuvent conditionner la richesse du passage le lendemain matin.

Le premier réflexe du seawatcher n’est pas de chercher la belle lumière, mais de lire la mer : vent, houle et orientation du flux déterminent où passera probablement la migration.

Comment se placer au bon endroit ? 

La plupart du temps, on se fixe à un point précis. Le photographe doit accepter cette immobilité. C’est une forme de discipline mentale. On ne chasse pas le sujet, on attend qu’il traverse le tronc de l’image. Le choix du point d’observation est stratégique. On cherche un point dégagé, légèrement avancé, avec un horizon large. Les caps exposés sont souvent les meilleurs postes parce qu’ils interceptent les flux migratoires. Ils maximisent ainsi les chances de rencontrer des espèces qui ne feront jamais escale. Par conséquent, il est essentiel de vous renseigner sur les flux migratoires et les périodes pour vous rendre sur les meilleurs spots au bon moment. Avec le seawatching, il sera impossible d’improviser et de vous rendre sur une plage quelconque pour espérer observer les oiseaux. 

Une fois placé, le photographe doit s’armer de patience et scruter l’horizon. La photographie devient une lecture continue de l’infime. On ajuste le regard. On vérifie la ligne de l’horizon. On repère le contraste. On distingue les silhouettes. On reconnaît un puffin au battement d’ailes, un labbe au vol tendu, un fulmar au vol en arceau. 

En seawatching, on choisit un cap exposé, on s’ancre, et on attend : le bon poste d’observation, choisi au bon moment, vaut mille déplacements improvisés.

Le matériel optimal n’est pas celui que l’on croit

Il existe une erreur typique que font de nombreux photographes lorsqu’ils abordent le seawatching. Ils se disent qu’il faut le plus long téléobjectif possible. Ils imaginent qu’un 800 mm permettra de capturer l’oiseau pour tirer un portrait détaillé malgré la distance. En réalité, ce n’est pas la logique dominante en seawatching. Les focales très longues ne sont pas toujours utiles parce qu’elles enferment la scène et empêchent de lire le flux dans son ensemble.

Le photographe de seawatching efficace comprend que la moitié du travail consiste à capter l’intégration du sujet dans l’immensité de la mer. La focale modérée permet une lecture plus globale. Elle autorise l’image à contenir davantage d’espace. En pratique, des focales qui paraissent trop courtes pour l’ornithologue terrestre deviennent soudainement pertinentes en seawatching parce que la beauté du sujet n’est pas dans la plume mais dans la trajectoire. Cela ne signifie pas que les longues focales sont inutiles. Elles sont précieuses lorsque le flux s’approche suffisamment. Mais elles ne doivent pas être un réflexe aveugle.

Seawatching et lumière : une relation inverse à l’évidence

Sur le plan technique, l’une des plus grandes difficultés du seawatching réside dans la gestion de la lumière. La mer est un miroir qui renvoie une lumière crue. Le ciel étant souvent dégagé au large, il faudra généralement composer avec un contre-jour permanent. C’est là que les automatismes classiques doivent être inversés. Le contre-jour n’est pas un obstacle, c’est une opportunité. Celui-ci peut révéler des silhouettes d’oiseaux qui seraient invisibles en lumière frontale. Les silhouettes découpées dans la brume marine, les halos sur les crêtes de vagues, les reflets sur les ailes, tout cela devient matière photographique. Le photographe doit apprendre à exposer pour la ligne, pour la forme, souvent en sous-exposant légèrement pour conserver les contours. Ce n’est pas une pratique qui recherche le détail interne du plumage. C’est une pratique qui recherche la netteté du trait.

En seawatching, il sera souvent nécessaire de légèrement sous-exposer les images ou alors de photographier la silhouette des oiseaux face à l’éclat du ciel et de la mer. 

Une pratique photographique à part entière

Le seawatching est une niche dans la photographie de nature. Il ne remplacera jamais l’affût et la capture terrestre. Il vient montrer qu’il existe une manière d’aborder le monde sauvage qui n’est ni le portrait ni la scène narrative classique. C’est une photographie géopoétique, qui documente l’interaction de l’animal avec son environnement. On ne va pas en seawatching pour isoler un individu. On y va pour voir une trajectoire. C’est une pratique exigeante et humble, qui montre que la photographie de nature peut être beaucoup plus qu’une chasse à l’image. 

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